L’Amour Médecin

L’Amour Médecin
Molière
1665


PERSONNAGES

Sganarelle, père de Lucinde.

Aminte.

Lucrèce.

M. Guillaume, vendeur de tapisseries.

M. Josse, orfèvre.

Lucinde, fille de Sganarelle.

Lisette, suivante de Lucinde.

M. Tomès, médecin.

M. des Fonandrès, médecin.

M. Macroton, médecin.

M. Bahys, médecin.

M. Filerin, médecin.

Clitandre, amant de Lucinde.

Un notaire.

L’Opérateur, orviétan.

Plusieurs trivelins et scaramouches.

La Comédie.

La Musique.

Le Ballet.


La scène est à Paris, dans une salle de la maison de Sganarelle.


PROLOGUE

La Comédie, La Musique et Le Ballet

La Comédie
Quittons, quittons notre vaine querelle,
Ne nous disputons point nos talents tour à tour.
Et d’une gloire plus belle,
Piquons-nous en ce jour.
Unissons-nous tous trois d’une ardeur sans seconde,
Pour donner du plaisir au plus grand roi du monde.

Tous trois
Unissons-nous…

La Comédie
De ses travaux, plus grands qu’on ne peut croire,
Il se vient quelquefois délasser parmi nous.
Est-il de plus grande gloire
Est-il bonheur plus doux ?
Unissons-nous tous trois…

Tous trois
Unissons-nous…


ACTE I

Scène 1

Sganarelle, Aminte, Lucrèce, M. Guillaume, M. Josse.

Sganarelle
Ah, l’étrange chose que la vie ! et que je puis bien dire avec ce grand philosophe de l’antiquité, que qui terre a, guerre a, et qu’un malheur ne vient jamais sans l’autre. Je n’avais qu’une seule femme qui est morte.

M. Guillaume
Et combien donc en voulez-vous avoir ?

Sganarelle
Elle est morte, Monsieur mon ami, cette perte m’est très sensible, et je ne puis m’en ressouvenir sans pleurer. Je n’étais pas fort satisfait de sa conduite, et nous avions le plus souvent dispute ensemble ; mais enfin, la mort rajuste toutes choses. Elle est morte : je la pleure. Si elle était en vie, nous nous querellerions. De tous les enfants que le Ciel m’avait donnés, il ne m’a laissé qu’une fille, et cette fille est toute ma peine. Car enfin, je la vois dans une mélancolie la plus sombre du monde, dans une tristesse épouvantable, dont il n’y a pas moyen de la retirer ; et dont je ne saurais même apprendre la cause. Pour moi j’en perds l’esprit, et j’aurais besoin d’un bon conseil sur cette matière. Vous êtes ma nièce : vous, ma voisine, et vous, mes compères et mes amis : je vous prie de me conseiller tout ce que je dois faire.

M. Josse
Pour moi, je tiens que la braverie et l’ajustement est la chose qui réjouit le plus les filles ; et si j’étais que de vous, je lui achèterais dès aujourd’hui une belle garniture de diamants, ou de rubis, ou d’émeraudes.

M. Guillaume
Et moi ; si j’étais en votre place, j’achèterais une belle tenture de tapisserie de verdure, ou à personnages, que je ferais mettre à sa chambre, pour lui réjouir l’esprit et la vue.

Aminte
Pour moi, je ne ferais point tant de façon, et je la marierais fort bien, et le plus tôt que je pourrais, avec cette personne qui vous la fit, dit-on, demander, il y a quelque temps.

Lucrèce
Et moi, je tiens que votre fille n’est point du tout propre pour le mariage. Elle est d’une complexion trop délicate et trop peu saine, et c’est la vouloir envoyer bientôt en l’autre monde, que de l’exposer comme elle est à faire des enfants. Le monde n’est point du tout son fait, et je vous conseille de la mettre dans un couvent, où elle trouvera des divertissements qui seront mieux de son humeur.

Sganarelle
Tous ces conseils sont admirables assurément : mais je les tiens un peu intéressés, et trouve que vous me conseillez fort bien pour vous. Vous êtes orfèvre, Monsieur Josse, et votre conseil sent son homme qui a envie de se défaire de sa marchandise. Vous vendez des tapisseries, Monsieur Guillaume, et vous avez la mine d’avoir quelque tenture qui vous incommode. Celui que vous aimez, ma voisine, a, dit-on, quelque inclination pour ma fille, et vous ne seriez pas fâchée de la voir la femme d’un autre. Et quant à vous, ma chère nièce, ce n’est pas mon dessein, comme on sait, de marier ma fille avec qui que ce soit, et j’ai mes raisons pour cela ; mais le conseil que vous me donnez de la faire religieuse, est d’une femme qui pourrait bien souhaiter charitablement d’être mon héritière universelle. Ainsi, Messieurs et Mesdames, quoique tous vos conseils soient les meilleurs du monde, vous trouverez bon, s’il vous plaît, que je n’en suive aucun. Voilà de mes donneurs de conseils à la mode.


Scène 2

Lucinde, Sganarelle.

Sganarelle
Ah, voilà ma fille qui prend l’air. Elle ne me voit pas. Elle soupire. Elle lève les yeux au ciel. Dieu vous gard. Bonjour ma mie. Hé bien, qu’est-ce ? comme vous en va ? Hé quoi ! toujours triste et mélancolique comme cela, et tu ne veux pas me dire ce que tu as. Allons donc, découvre-moi ton petit cœur, là ma pauvre mie, dis, dis ; dis tes petites pensées à ton petit papa mignon. Courage. Veux-tu que je te baise ? Viens. J’enrage de la voir de cette humeur-là. Mais, dis-moi, me veux-tu faire mourir de déplaisir, et ne puis-je savoir d’où vient cette grande langueur ? Découvre-m’en la cause, et je te promets que je ferai toutes choses pour toi. Oui, tu n’as qu’à me dire le sujet de ta tristesse, je t’assure ici, et te fais serment, qu’il n’y a rien que je ne fasse pour te satisfaire. C’est tout dire : est-ce que tu es jalouse de quelqu’une de tes compagnes, que tu voies plus brave que toi ? et serait-il quelque étoffe nouvelle dont tu voulusses avoir un habit ? Non. Est-ce que ta chambre ne te semble pas assez parée, et que tu souhaiterais quelque cabinet de la foire Saint-Laurent ? Ce n’est pas cela. Aurais-tu envie d’apprendre quelque chose ? et veux-tu que je te donne un maître pour te montrer à jouer du clavecin ? Nenni. Aimerais-tu quelqu’un, et souhaiterais-tu d’être mariée ?

Lucinde lui fait signe que c’est cela.


Scène 3

Lisette, Sganarelle, Lucinde.

Lisette
Hé bien, Monsieur, vous venez d’entretenir votre fille. Avez-vous su la cause de sa mélancolie ?

Sganarelle
Non, c’est une coquine qui me fait enrager.

Lisette
Monsieur, laissez-moi faire, je m’en vais la sonder un peu.

Sganarelle
Il n’est pas nécessaire, et puisqu’elle veut être de cette humeur, je suis d’avis qu’on l’y laisse.

Lisette
Laissez-moi faire, vous dis-je, peut-être qu’elle se découvrira plus librement à moi qu’à vous. Quoi, Madame, vous ne nous direz point ce que vous avez, et vous voulez affliger ainsi tout le monde. Il me semble qu’on n’agit point comme vous faites, et que si vous avez quelque répugnance à vous expliquer à un père, vous n’en devez avoir aucune à me découvrir votre cœur. Dites-moi, souhaitez-vous quelque chose de lui ? Il nous a dit plus d’une fois qu’il n’épargnerait rien pour vous contenter. Est-ce qu’il ne vous donne pas toute la liberté que vous souhaiteriez, et les promenades et les cadeaux ne tenteraient-ils point votre âme ? Heu. Avez-vous reçu quelque déplaisir de quelqu’un ? Heu. N’auriez-vous point quelque secrète inclination, avec qui vous souhaiteriez que votre père vous mariât ? Ah, je vous entends. Voilà l’affaire. Que diable ? Pourquoi tant de façons ? Monsieur, le mystère est découvert ; et…

Sganarelle, l’interrompant.
Va, fille ingrate, je ne te veux plus parler, et je te laisse dans ton obstination.

Lucinde
Mon père, puisque vous voulez que je vous dise la chose…

Sganarelle
Oui, je perds toute l’amitié que j’avais pour toi.

Lisette
Monsieur, sa tristesse…

Sganarelle
C’est une coquine qui me veut faire mourir.

Lucinde
Mon père, je veux bien…

Sganarelle
Ce n’est pas la récompense de t’avoir élevée comme j’ai fait.

Lisette
Mais, Monsieur…

Sganarelle
Non, je suis contre elle, dans une colère épouvantable.

Lucinde
Mais, mon père…

Sganarelle
Je n’ai plus aucune tendresse pour toi.

Lisette
Mais…

Sganarelle
C’est une friponne.

Lucinde
Mais…

Sganarelle
Une ingrate.

Lisette
Mais…

Sganarelle
Une coquine, qui ne me veut pas dire ce qu’elle a.

Lisette
C’est un mari qu’elle veut.

Sganarelle, faisant semblant de ne pas entendre.
Je l’abandonne.

Lisette
Un mari.

Sganarelle
Je la déteste.

Lisette
Un mari.

Sganarelle
Et la renonce pour ma fille.

Lisette
Un mari.

Sganarelle
Non, ne m’en parlez point.

Lisette
Un mari.

Sganarelle
Ne m’en parlez point.

Lisette
Un mari.

Sganarelle
Ne m’en parlez point.

Lisette
Un mari, un mari, un mari.


Scène 4

Lisette, Lucinde.

Lisette
On dit bien vrai : qu’il n’y a point de pires sourds, que ceux qui ne veulent pas entendre.

Lucinde
Hé bien, Lisette, j’avais tort de cacher mon déplaisir, et je n’avais qu’à parler, pour avoir tout ce que je souhaitais de mon père : tu le vois.

Lisette
Par ma foi, voilà un vilain homme, et je vous avoue que j’aurais un plaisir extrême à lui jouer quelque tour. Mais d’où vient donc, Madame, que jusqu’ici vous m’avez caché votre mal ?

Lucinde
Hélas, de quoi m’aurait servi de te le découvrir plus tôt ? et n’aurais-je pas autant gagné à le tenir caché toute ma vie ? Crois-tu que je n’aie pas bien prévu tout ce que tu vois maintenant, que je ne susse pas à fond tous les sentiments de mon père, et que le refus qu’il a fait porter à celui qui m’a demandée par un ami, n’ait pas étouffé dans mon âme toute sorte d’espoir ?

Lisette
Quoi, c’est cet inconnu qui vous a fait demander, pour qui vous…

Lucinde
Peut-être n’est-il pas honnête à une fille de s’expliquer si librement ; mais enfin, je t’avoue que s’il m’était permis de vouloir quelque chose, ce serait lui que je voudrais. Nous n’avons eu ensemble aucune conversation, et sa bouche ne m’a point déclaré la passion qu’il a pour moi : mais dans tous les lieux où il m’a pu voir, ses regards et ses actions m’ont toujours parlé si tendrement, et la demande qu’il a fait faire de moi, m’a paru d’un si honnête homme, que mon cœur n’a pu s’empêcher d’être sensible à ses ardeurs ; et cependant tu vois où la dureté de mon père, réduit toute cette tendresse.

Lisette
Allez, laissez-moi faire, quelque sujet que j’aie de me plaindre de vous du secret que vous m’avez fait, je ne veux pas laisser de servir votre amour ; et pourvu que vous ayez assez de résolution…

Lucinde
Mais que veux-tu que je fasse contre l’autorité d’un père ? Et s’il est inexorable à mes vœux…

Lisette
Allez, allez, il ne faut pas se laisser mener comme un oison, et pourvu que l’honneur n’y soit pas offensé, on peut se libérer un peu de la tyrannie d’un père. Que prétend-il que vous fassiez ? N’êtes-vous pas en âge d’être mariée ? et croit-il que vous soyez de marbre ? Allez, encore un coup, je veux servir votre passion, je prends dès à présent sur moi tout le soin de ses intérêts, et vous verrez que je sais des détours… Mais je vois votre père, rentrons, et me laissez agir.


Scène 5

Sganarelle
Il est bon quelquefois de ne point faire semblant d’entendre les choses qu’on n’entend que trop bien : et j’ai fait sagement de parer la déclaration d’un désir que je ne suis pas résolu de contenter. A-t-on jamais rien vu de plus tyrannique que cette coutume où l’on veut assujettir les pères ? Rien de plus impertinent, et de plus ridicule, que d’amasser du bien avec de grands travaux, et élever une fille avec beaucoup de soin et de tendresse, pour se dépouiller de l’un et de l’autre entre les mains d’un homme qui ne nous touche de rien ? Non, non, je me moque de cet usage, et je veux garder mon bien et ma fille pour moi.


Scène 6

Lisette, Sganarelle.

Lisette
Ah, malheur ! Ah, disgrâce ! Ah, pauvre seigneur Sganarelle ! Où pourrai-je te rencontrer ?

Sganarelle
Que dit-elle là ?

Lisette
Ah misérable père ! que feras-tu ? quand tu sauras cette nouvelle.

Sganarelle
Que sera-ce ?

Lisette
Ma pauvre maîtresse.

Sganarelle
Je suis perdu.

Lisette
Ah !

Sganarelle
Lisette.

Lisette
Quelle infortune !

Sganarelle
Lisette.

Lisette
Quel accident !

Sganarelle
Lisette.

Lisette
Quelle fatalité !

Sganarelle
Lisette.

Lisette
Ah, Monsieur !

Sganarelle
Qu’est-ce ?

Lisette
Monsieur.

Sganarelle
Qu’y a-t-il ?

Lisette
Votre fille.

Sganarelle
Ah, ah !

Lisette
Monsieur, ne pleurez donc point comme cela : car vous me feriez rire.

Sganarelle
Dis donc vite.

Lisette
Votre fille toute saisie des paroles que vous lui avez dites, et de la colère effroyable où elle vous a vu contre elle, est montée vite dans sa chambre, et pleine de désespoir, a ouvert la fenêtre qui regarde sur la rivière.

Sganarelle
Hé bien ?

Lisette
Alors, levant les yeux au ciel. « Non, a-t-elle dit, il m’est impossible de vivre avec le courroux de mon père : et puisqu’il me renonce pour sa fille, je veux mourir. »

Sganarelle
Elle s’est jetée ?

Lisette
Non, Monsieur, elle a fermé tout doucement la fenêtre, et s’est allée mettre sur le lit. Là elle s’est prise à pleurer amèrement : et tout d’un coup son visage a pâli, ses yeux se sont tournés, le cœur lui a manqué, et elle m’est demeurée entre mes bras.

Sganarelle
Ah, ma fille !

Lisette
À force de la tourmenter, je l’ai fait revenir : mais cela lui reprend de moment en moment, et je crois qu’elle ne passera pas la journée.

Sganarelle
Champagne, Champagne, Champagne vite, qu’on m’aille quérir des médecins, et en quantité, on n’en peut trop avoir dans une pareille aventure. Ah, ma fille ! ma pauvre fille !


PREMIER ENTRACTE

Champagne en dansant frappe aux portes de quatre médecins, qui dansent, et entrent avec cérémonie, chez le père de la malade.


ACTE II

Scène 1

Sganarelle, Lisette.

Lisette
Que voulez-vous donc faire, Monsieur, de quatre médecins ? N’est-ce pas assez d’un pour tuer une personne ?

Sganarelle
Taisez-vous. Quatre conseils valent mieux qu’un.

Lisette
Est-ce que votre fille ne peut pas bien mourir, sans le secours de ces messieurs-là ?

Sganarelle
Est-ce que les médecins font mourir ?

Lisette
Sans doute : et j’ai connu un homme qui prouvait, par bonnes raisons, qu’il ne faut jamais dire : « Une telle personne est morte d’une fièvre et d’une fluxion sur la poitrine » : mais « Elle est morte de quatre médecins, et de deux apothicaires. »

Sganarelle
Chut, n’offensez pas ces messieurs-là.

Lisette
Ma foi, Monsieur, notre chat est réchappé depuis peu, d’un saut qu’il fit du haut de la maison dans la rue, et il fut trois jours sans manger, et sans pouvoir remuer ni pied ni patte ; mais il est bien heureux de ce qu’il n’y a point de chats médecins : car ses affaires étaient faites, et ils n’auraient pas manqué de le purger, et de le saigner.

Sganarelle
Voulez-vous vous taire ? vous dis-je ; mais voyez quelle impertinence. Les voici.

Lisette
Prenez garde, vous allez être bien édifié, ils vous diront en latin que votre fille est malade.


Scène 2

Messieurs Tomès, des Fonandrès, Macroton et Bahys, médecins, Sganarelle, Lisette.

Sganarelle
Hé bien, Messieurs.

M. Tomès
Nous avons vu suffisamment la malade, et sans doute qu’il y a beaucoup d’impuretés en elle.

Sganarelle
Ma fille est impure ?

M. Tomès
Je veux dire qu’il y a beaucoup d’impureté dans son corps, quantité d’humeurs corrompues.

Sganarelle
Ah, je vous entends.

M. Tomès
Mais… Nous allons consulter ensemble.

Sganarelle
Allons, faites donner des sièges.

Lisette
Ah, Monsieur, vous en êtes ?

Sganarelle
De quoi donc connaissez-vous Monsieur ?

Lisette
De l’avoir vu l’autre jour chez la bonne amie de madame votre nièce.

M. Tomès
Comment se porte son cocher ?

Lisette
Fort bien, il est mort.

M. Tomès
Mort !

Lisette
Oui.

M. Tomès
Cela ne se peut.

Lisette
Je ne sais si cela se peut, mais je sais bien que cela est.

M. Tomès
Il ne peut pas être mort, vous dis-je.

Lisette
Et moi je vous dis qu’il est mort, et enterré.

M. Tomès
Vous vous trompez.

Lisette
Je l’ai vu.

M. Tomès
Cela est impossible. Hippocrate dit, que ces sortes de maladies ne se terminent qu’au quatorze, ou au vingt-un, et il n’y a que six jours qu’il est tombé malade.

Lisette
Hippocrate dira ce qu’il lui plaira : mais le cocher est mort.

Sganarelle
Paix, discoureuse, allons, sortons d’ici. Messieurs, je vous supplie de consulter de la bonne manière. Quoique ce ne soit pas la coutume de payer auparavant ; toutefois, de peur que je l’oublie, et afin que ce soit une affaire faite, voici…

Il les paye, et chacun en recevant l’argent, fait un geste différent.


Scène 3

Messieurs Tomès, des Fonandrès, Macroton et Bahys.

Ils s’asseyent et toussent.

M. des Fonandrès
Paris est étrangement grand, et il faut faire de longs trajets, quand la pratique donne un peu.

M. Tomès
Il faut avouer que j’ai une mule admirable pour cela, et qu’on a peine à croire le chemin que je lui fais faire tous les jours.

M. des Fonandrès
J’ai un cheval merveilleux, et c’est un animal infatigable.

M. Tomès
Savez-vous le chemin que ma mule a fait aujourd’hui ? J’ai été premièrement tout contre l’Arsenal, de l’Arsenal au bout du faubourg Saint-Germain, du faubourg Saint-Germain au fond du Marais, du fond du Marais à la porte Saint-Honoré, de la porte Saint-Honoré au faubourg Saint-Jacques, du faubourg Saint-Jacques à la porte de Richelieu, de la porte de Richelieu ici, et d’ici, je dois aller encore à la place Royale.

M. des Fonandrès
Mon cheval a fait tout cela aujourd’hui, et de plus j’ai été à Ruel voir un malade.

M. Tomès
Mais à propos, quel parti prenez-vous dans la querelle des deux médecins, Théophraste, et Artémius ; car c’est une affaire qui partage tout notre corps ?

M. des Fonandrès
Moi, je suis pour Artémius.

M. Tomès
Et moi aussi, ce n’est pas que son avis, comme on a vu, n’ait tué le malade, et que celui de Théophraste ne fût beaucoup meilleur assurément : mais enfin, il a tort dans les circonstances, et il ne devait pas être d’un autre avis que son ancien. Qu’en dites-vous ?

M. des Fonandrès
Sans doute. Il faut toujours garder les formalités, quoi qu’il puisse arriver.

M. Tomès
Pour moi j’y suis sévère en diable, à moins que ce soit entre amis, et l’on nous assembla un jour trois de nous autres avec un médecin de dehors, pour une consultation, où j’arrêtai toute l’affaire, et ne voulus point endurer qu’on opinât, si les choses n’allaient dans l’ordre. Les gens de la maison faisaient ce qu’ils pouvaient, et la maladie pressait : mais je n’en voulus point démordre, et la malade mourut bravement pendant cette contestation.

M. des Fonandrès
C’est fort bien fait d’apprendre aux gens à vivre, et de leur montrer leur bec jaune.

M. Tomès
Un homme mort, n’est qu’un homme mort, et ne fait point de conséquence ; mais une formalité négligée porte un notable préjudice à tout le corps des médecins.


Scène 4

Sganarelle, Messieurs Tomès, des Fonandrès, Macroton et Bahys.

Sganarelle
Messieurs, l’oppression de ma fille augmente, je vous prie de me dire vite ce que vous avez résolu.

M. Tomès
Allons, Monsieur.

M. des Fonandrès
Non, Monsieur, parlez, s’il vous plaît.

M. Tomès
Vous vous moquez.

M. des Fonandrès
Je ne parlerai pas le premier.

M. Tomès
Monsieur.

M. des Fonandrès
Monsieur.

Sganarelle
Hé, de grâce, Messieurs, laissez toutes ces cérémonies, et songez que les choses pressent.

M. Tomès. Ils parlent tous quatre ensemble.
La maladie de votre fille…

M. des Fonandrès
L’avis de tous ces messieurs tous ensemble…

M. Macroton
Après avoir bien consulté…

M. Bahys
Pour raisonner…

Sganarelle
Hé, Messieurs, parlez l’un après l’autre, de grâce.

M. Tomès
Monsieur, nous avons raisonné sur la maladie de votre fille ; et mon avis, à moi, est que cela procède d’une grande chaleur de sang : ainsi je conclus à la saigner le plus tôt que vous pourrez.

M. des Fonandrès
Et moi, je dis que sa maladie est une pourriture d’humeurs, causée par une trop grande réplétion : ainsi je conclus à lui donner de l’émétique.

M. Tomès
Je soutiens que l’émétique la tuera.

M. des Fonandrès
Et moi, que la saignée la fera mourir.

M. Tomès
C’est bien à vous de faire l’habile homme.

M. des Fonandrès
Oui, c’est à moi, et je vous prêterai le collet en tout genre d’érudition.

M. Tomès
Souvenez-vous de l’homme que vous fîtes crever ces jours passés.

M. des Fonandrès
Souvenez-vous de la dame que vous avez envoyée en l’autre monde, il y a trois jours.

M. Tomès
Je vous ai dit mon avis.

M. des Fonandrès
Je vous ai dit ma pensée.

M. Tomès
Si vous ne faites saigner tout à l’heure votre fille, c’est une personne morte. (Il sort.)

M. des Fonandrès
Si vous la faites saigner, elle ne sera pas en vie dans un quart d’heure. (Il sort.)


Scène 5

Sganarelle, Messieurs Macroton et Bahys, médecins.

Sganarelle
À qui croire des deux ? et quelle résolution prendre sur des avis si opposés ? Messieurs, je vous conjure de déterminer mon esprit, et de me dire, sans passion, ce que vous croyez le plus propre à soulager ma fille.

M. Macroton. Il parle en allongeant ses mots.
Mon-si-eur. dans. ces. ma-ti-è-res. là. il. faut. pro-cé-der. a-vec-que. cir-cons-pec-ti-on. et. ne. ri-en. fai-re. com-me. on. dit. à. la. vo-lée. d’au-tant. que. les. fau-tes. qu’on. y. peut. fai-re. sont. se-lon. no-tre. maî-tre. Hip-po-cra-te. d’une. dan-ge-reu-se. con-sé-quen-ce.

M. Bahys. Celui-ci parle toujours en bredouillant.
Il est vrai. Il faut bien prendre garde à ce qu’on fait. Car ce ne sont pas ici des jeux d’enfant ; et quand on a failli, il n’est pas aisé de réparer le manquement, et de rétablir ce qu’on a gâté. Experimentum periculosum. C’est pourquoi il s’agit de raisonner auparavant, comme il faut, de peser mûrement les choses, de regarder le tempérament des gens, d’examiner les causes de la maladie, et de voir les remèdes qu’on y doit apporter.

Sganarelle
L’un va en tortue, et l’autre court la poste.

M. Macroton
Or. Mon-si-eur. pour. ve-nir. au. fait. je. trou-ve. que. vo-tre. fil-le. a. une. ma-la-die. chro-ni-que. et. qu’el-le. peut. pé-ri-cli-ter. si. on. ne. lui. don-ne. du. se-cours. d’au-tant. que. les. symp-tô-mes. qu’el-le. a. sont. in-di-ca-tifs. d’u-ne. va-peur. fu-li-gi-neu-se. et. mor-di-can-te. qui. lui. pi-co-te. les. mem-bra-nes. du. cer-veau. Or. cet-te. va-peur. que. nous. nom-mons. en. grec. at-mos. est. cau-sée. par. des. hu-meurs. pu-tri-des. te-na-ces. et. con-glu-ti-neu-ses. qui. sont. con-te-nues. dans. le. bas. ven-tre.

M. Bahys
Et comme ces humeurs ont été là engendrées, par une longue succession de temps ; elles s’y sont recuites, et ont acquis cette malignité, qui fume vers la région du cerveau.

M. Macroton
Si. bien. donc. que. pour. ti-rer. dé-ta-cher. ar-ra-cher. ex-pul-ser. é-va-cu-er. les-di-tes. hu-meurs. il. fau-dra. une. pur-ga-ti-on. vi-gou-reu-se. Mais. au. pré-a-la-ble. je. trou-ve. à. pro-pos. et. il. n’y. a. pas. d’in-con-vé-ni-ent. d’u-ser. de. pe-tits. re-mè-des. a-no-dins. c’est-à-di-re. de. pe-tits. la-ve-ments. ré-mol-li-ents. et. dé-ter-sifs. de. ju-lets. et. de. si-rops. ra-fraî-chis-sants. qu’on. mê-le-ra. dans. sa. pti-san-ne.

M. Bahys
Après, nous en viendrons à la purgation et à la saignée, que nous réitérerons s’il en est besoin.

M. Macroton
Ce. n’est. pas. qu’a-vec. tout. ce-la. vo-tre. fil-le. ne. puis-se. mou-rir. mais. au. moins. vous. au-rez. fait. quel-que. cho-se. et. vous. au-rez. la. con-so-la-tion. qu’el-le. se-ra. mor-te. dans. les. for-mes.

M. Bahys
Il vaut mieux mourir selon les règles, que de réchapper contre les règles.

M. Macroton
Nous. vous. di-sons. sin-cè-re-ment. no-tre pen-sée.

M. Bahys
Et nous vous avons parlé, comme nous parlerions à notre propre frère.

Sganarelle, à M. Macroton.
Je. vous. rends. très. hum-bles. grâ-ces, (À M. Bahys.) et vous suis infiniment obligé de la peine que vous avez prise.


Scène 6

Sganarelle
Me voilà justement un peu plus incertain que je n’étais auparavant. Morbleu, il me vient une fantaisie. Il faut que j’aille acheter de l’orviétan, et que je lui en fasse prendre. L’orviétan est un remède dont beaucoup de gens se sont bien trouvés.


Scène 7

L’Opérateur, Sganarelle.

Sganarelle
Holà. Monsieur, je vous prie de me donner une boîte de votre orviétan, que je m’en vais vous payer.

L’Opérateur, chantant.
L’or de tous les climats qu’entoure l’Océan
Peut-il jamais payer ce secret d’importance ?
Mon remède guérit par sa rare excellence,
Plus de maux qu’on n’en peut nombrer dans tout un an.
La gale,
La rogne,
La tigne,
La fièvre,
La peste,
La goutte,
Vérole,
Descente,
Rougeole.
Ô ! grande puissance de l’orviétan !

Sganarelle
Monsieur, je crois que tout l’or du monde n’est pas capable de payer votre remède : mais pourtant voici une pièce de trente sols que vous prendrez, s’il vous plaît.

L’Opérateur, chantant.
Admirez mes bontés, et le peu qu’on vous vend,
Ce trésor merveilleux, que ma main vous dispense.
Vous pouvez avec lui braver en assurance,
Tous les maux que sur nous l’ire du Ciel répand :
La gale,
La rogne,
La tigne,
La fièvre,
La peste,
La goutte,
Vérole,
Descente,
Rougeole
Ô ! grande puissance de l’orviétan !


DEUXIÈME ENTRACTE

Plusieurs Trivelins et plusieurs Scaramouches, valets de l’opérateur, se réjouissent en dansant.


ACTE III

Scène 1

Messieurs Filerin, Tomès et des Fonandrès.

M. Filerin
N’avez-vous point de honte, Messieurs, de montrer si peu de prudence, pour des gens de votre âge, et de vous être querellés comme de jeunes étourdis ? Ne voyez-vous pas bien quel tort ces sortes de querelles nous font parmi le monde ? et n’est-ce pas assez que les savants voient les contrariétés, et les dissensions qui sont entre nos auteurs et nos anciens maîtres, sans découvrir encore au peuple, par nos débats et nos querelles, la forfanterie de notre art ? Pour moi, je ne comprends rien du tout à cette méchante politique de quelques-uns de nos gens. Et il faut confesser, que toutes ces contestations nous ont décriés, depuis peu, d’une étrange manière, et que, si nous n’y prenons garde, nous allons nous ruiner nous-mêmes. Je n’en parle pas pour mon intérêt. Car, Dieu merci, j’ai déjà établi mes petites affaires. Qu’il vente, qu’il pleuve, qu’il grêle, ceux qui sont morts sont morts, et j’ai de quoi me passer des vivants. Mais enfin, toutes ces disputes ne valent rien pour la médecine. Puisque le Ciel nous fait la grâce, que depuis tant de siècles, on demeure infatué de nous, ne désabusons point les hommes avec nos cabales extravagantes, et profitons de leur sottise le plus doucement que nous pourrons. Nous ne sommes pas les seuls, comme vous savez, qui tâchons à nous prévaloir de la faiblesse humaine. C’est là que va l’étude de la plupart du monde, et chacun s’efforce de prendre les hommes par leur faible, pour en tirer quelque profit. Les flatteurs, par exemple, cherchent à profiter de l’amour que les hommes ont pour les louanges, en leur donnant tout le vain encens qu’ils souhaitent : et c’est un art où l’on fait, comme on voit, des fortunes considérables. Les alchimistes tâchent à profiter de la passion qu’on a pour les richesses, en promettant des montagnes d’or à ceux qui les écoutent. Et les diseurs d’horoscopes, par leurs prédictions trompeuses profitent de la vanité et de l’ambition des crédules esprits : mais le plus grand faible des hommes, c’est l’amour qu’ils ont pour la vie, et nous en profitons nous autres, par notre pompeux galimatias ; et savons prendre nos avantages de cette vénération, que la peur de mourir leur donne pour notre métier. Conservons-nous donc dans le degré d’estime où leur faiblesse nous a mis, et soyons de concert auprès des malades, pour nous attribuer les heureux succès de la maladie, et rejeter sur la nature toutes les bévues de notre art. N’allons point, dis-je, détruire sottement les heureuses préventions d’une erreur qui donne du pain à tant de personnes.

M. Tomès
Vous avez raison en tout ce que vous dites ; mais ce sont chaleurs de sang, dont parfois on n’est pas le maître.

M. Filerin
Allons donc, Messieurs, mettez bas toute rancune, et faisons ici votre accommodement.

M. des Fonandrès
J’y consens. Qu’il me passe mon émétique pour la malade dont il s’agit, et je lui passerai tout ce qu’il voudra pour le premier malade dont il sera question.

M. Filerin
On ne peut pas mieux dire, et voilà se mettre à la raison.

M. des Fonandrès
Cela est fait.

M. Filerin
Touchez donc là. Adieu. Une autre fois, montrez plus de prudence.

Scène 2

Messieurs Tomès, des Fonandrès, Lisette.

Lisette
Quoi, Messieurs, vous voilà, et vous ne songez pas à réparer le tort qu’on vient de faire à la médecine ?

M. Tomès
Comment, Qu’est-ce ?

Lisette
Un insolent, qui a eu l’effronterie d’entreprendre sur votre métier : et qui sans votre ordonnance, vient de tuer un homme d’un grand coup d’épée au travers du corps.

M. Tomès
Écoutez, vous faites la railleuse : mais vous passerez par nos mains quelque jour.

Lisette
Je vous permets de me tuer, lorsque j’aurai recours à vous.


Scène 3

Lisette, Clitandre.

Clitandre
Hé bien, Lisette, me trouves-tu bien ainsi ?

Lisette
Le mieux du monde, et je vous attendais avec impatience. Enfin, le Ciel m’a faite d’un naturel le plus humain du monde, et je ne puis voir deux amants soupirer l’un pour l’autre, qu’il ne me prenne une tendresse charitable, et un désir ardent de soulager les maux qu’ils souffrent. Je veux à quelque prix que ce soit, tirer Lucinde de la tyrannie où elle est, et la mettre en votre pouvoir. Vous m’avez plu d’abord, je me connais en gens, et elle ne peut pas mieux choisir. L’amour risque des choses extraordinaires, et nous avons concerté ensemble une manière de stratagème, qui pourra peut-être nous réussir. Toutes nos mesures sont déjà prises. L’homme à qui nous avons affaire n’est pas des plus fins de ce monde : et si cette aventure nous manque, nous trouverons mille autres voies, pour arriver à notre but. Attendez-moi là seulement, je reviens vous quérir.


Scène 4

Sganarelle, Lisette.

Lisette
Monsieur, allégresse ! allégresse !

Sganarelle
Qu’est-ce ?

Lisette
Réjouissez-vous.

Sganarelle
De quoi ?

Lisette
Réjouissez-vous, vous dis-je.

Sganarelle
Dis-moi donc ce que c’est, et puis je me réjouirai peut-être.

Lisette
Non : je veux que vous vous réjouissiez auparavant : que vous chantiez, que vous dansiez.

Sganarelle
Sur quoi ?

Lisette
Sur ma parole.

Sganarelle
Allons donc, la lera la la, la lera la. Que diable !

Lisette
Monsieur, votre fille est guérie.

Sganarelle
Ma fille est guérie !

Lisette
Oui, je vous amène un médecin : mais un médecin d’importance, qui fait des cures merveilleuses, et qui se moque des autres médecins.

Sganarelle
Où est-il ?

Lisette
Je vais le faire entrer.

Sganarelle
Il faut voir si celui-ci fera plus que les autres.


Scène 5

Clitandre en habit de médecin, Sganarelle, Lisette.

Lisette
Le voici.

Sganarelle
Voilà un médecin qui a la barbe bien jeune.

Lisette
La science ne se mesure pas à la barbe ; et ce n’est pas par le menton qu’il est habile.

Sganarelle
Monsieur, on m’a dit que vous aviez des remèdes admirables, pour faire aller à la selle.

Clitandre
Monsieur, mes remèdes sont différents de ceux des autres : ils ont l’émétique, les saignées, les médecines et les lavements : mais moi, je guéris par des paroles, par des sons, par des lettres, par des talismans, et par des anneaux constellés.

Lisette
Que vous ai-je dit ?

Sganarelle
Voilà un grand homme !

Lisette
Monsieur, comme votre fille est là toute habillée dans une chaise, je vais la faire passer ici.

Sganarelle
Oui, fais.

Clitandre, tâtant le pouls à Sganarelle.
Votre fille est bien malade.

Sganarelle
Vous connaissez cela ici ?

Clitandre
Oui, par la sympathie qu’il y a entre le père et la fille.


Scène 6

Lucinde, Lisette, Sganarelle, Clitandre.

Lisette
Tenez, Monsieur, voilà une chaise auprès d’elle. Allons, laissez-les là tous deux.

Sganarelle
Pourquoi ? Je veux demeurer là.

Lisette
Vous moquez-vous ? Il faut s’éloigner : un médecin a cent choses à demander, qu’il n’est pas honnête qu’un homme entende.

Clitandre, parlant à Lucinde à part.
Ah ! Madame, que le ravissement où je me trouve est grand ! et que je sais peu par où vous commencer mon discours. Tant que je ne vous ai parlé que des yeux, j’avais, ce me semblait, cent choses à vous dire : et maintenant que j’ai la liberté de vous parler de la façon que je souhaitais, je demeure interdit : et la grande joie où je suis, étouffe toutes mes paroles.

Lucinde
Je puis vous dire la même chose, et je sens comme vous des mouvements de joie qui m’empêchent de pouvoir parler.

Clitandre
Ah, Madame ! que je serais heureux ! s’il était vrai que vous sentissiez tout ce que je sens, et qu’il me fût permis de juger de votre âme par la mienne. Mais, Madame, puis-je au moins croire que ce soit à vous à qui je doive la pensée de cet heureux stratagème, qui me fait jouir de votre présence ?

Lucinde
Si vous ne m’en devez pas la pensée, vous m’êtes redevable, au moins d’en avoir approuvé la proposition avec beaucoup de joie.

Sganarelle, à Lisette.
Il me semble qu’il lui parle de bien près.

Lisette, à Sganarelle.
C’est qu’il observe sa physionomie, et tous les traits de son visage.

Clitandre, à Lucinde.
Serez-vous constante, Madame, dans ces bontés que vous me témoignez ?

Lucinde
Mais vous, serez-vous ferme dans les résolutions que vous avez montrées ?

Clitandre
Ah ! Madame, jusqu’à la mort. Je n’ai point de plus forte envie que d’être à vous, et je vais le faire paraître dans ce que vous m’allez voir faire.

Sganarelle
Hé bien, notre malade, elle me semble un peu plus gaie.

Clitandre
C’est que j’ai déjà fait agir sur elle un de ces remèdes, que mon art m’enseigne. Comme l’esprit a grand empire sur le corps, et que c’est de lui bien souvent que procèdent les maladies, ma coutume est de courir à guérir les esprits, avant que de venir au corps. J’ai donc observé ses regards, les traits de son visage, et les lignes de ses deux mains : et par la science que le Ciel m’a donnée, j’ai reconnu que c’était de l’esprit qu’elle était malade, et que tout son mal ne venait que d’une imagination déréglée, d’un désir dépravé de vouloir être mariée. Pour moi, je ne vois rien de plus extravagant et de plus ridicule, que cette envie qu’on a du mariage.

Sganarelle
Voilà un habile homme !

Clitandre
Et j’ai eu, et aurai pour lui, toute ma vie, une aversion effroyable.

Sganarelle
Voilà un grand médecin.

Clitandre
Mais, comme il faut flatter l’imagination des malades, et que j’ai vu en elle de l’aliénation d’esprit : et même, qu’il y avait du péril à ne lui pas donner un prompt secours ; je l’ai prise par son faible, et lui ai dit que j’étais venu ici pour vous la demander en mariage. Soudain son visage a changé, son teint s’est éclairci, ses yeux se sont animés : et si vous voulez pour quelques jours l’entretenir dans cette erreur, vous verrez que nous la tirerons d’où elle est.

Sganarelle
Oui-da, je le veux bien.

Clitandre
Après nous ferons agir d’autres remèdes pour la guérir entièrement de cette fantaisie.

Sganarelle
Oui, cela est le mieux du monde. Hé bien, ma fille, voilà Monsieur qui a envie de t’épouser, et je lui ai dit que je le voulais bien.

Lucinde
Hélas, est-il possible ?

Sganarelle
Oui.

Lucinde
Mais, tout de bon ?

Sganarelle
Oui, oui.

Lucinde
Quoi, vous êtes dans les sentiments d’être mon mari ?

Clitandre
Oui, Madame.

Lucinde
Et mon père y consent ?

Sganarelle
Oui, ma fille.

Lucinde
Ah, que je suis heureuse, si cela est véritable !

Clitandre
N’en doutez point, Madame, ce n’est pas d’aujourd’hui que je vous aime, et que je brûle de me voir votre mari, je ne suis venu ici que pour cela : et si vous voulez que je vous dise nettement les choses comme elles sont, cet habit n’est qu’un pur prétexte inventé, et je n’ai fait le médecin que pour m’approcher de vous, et obtenir ce que je souhaite.

Lucinde
C’est me donner des marques d’un amour bien tendre, et j’y suis sensible autant que je puis.

Sganarelle
Oh ! la folle ! Oh ! la folle ! Oh ! la folle !

Lucinde
Vous voulez donc bien, mon père, me donner Monsieur pour époux ?

Sganarelle
Oui, çà donne-moi ta main. Donnez-moi un peu aussi la vôtre, pour voir.

Clitandre
Mais, Monsieur…

Sganarelle, s’étouffant de rire.
Non, non, c’est pour… pour lui contenter l’esprit. Touchez là. Voilà qui est fait.

Clitandre
Acceptez pour gage de ma foi cet anneau que je vous donne. C’est un anneau constellé, qui guérit les égarements d’esprit.

Lucinde
Faisons donc le contrat, afin que rien n’y manque.

Clitandre
Hélas ! Je le veux bien, Madame. (À Sganarelle.) Je vais faire monter l’homme qui écrit mes remèdes, et lui faire croire que c’est un notaire.

Sganarelle
Fort bien.

Clitandre
Holà, faites monter le notaire que j’ai amené avec moi.

Lucinde
Quoi, vous aviez amené un notaire ?

Clitandre
Oui, Madame.

Lucinde
J’en suis ravie.

Sganarelle
Oh la folle ! Oh la folle !


Scène 7

Le notaire, Clitandre, Sganarelle, Lucinde, Lisette.

Clitandre parle au notaire à l’oreille.

Sganarelle
Oui, Monsieur, il faut faire un contrat pour ces deux personnes-là. Écrivez. (Le notaire écrit.) Voilà le contrat qu’on fait : je lui donne vingt mille écus en mariage. Écrivez.

Lucinde
Je vous suis bien obligée, mon père.

Le notaire
Voilà qui est fait, vous n’avez qu’à venir signer.

Sganarelle
Voilà un contrat bientôt bâti.

Clitandre
Au moins…

Sganarelle
Hé non, vous dis-je, sait-on pas bien ? Allons, donnez-lui la plume pour signer. Allons, signe, signe, signe. Va, va, je signerai tantôt moi.

Lucinde
Non, non, je veux avoir le contrat entre mes mains.

Sganarelle
Hé bien, tiens. Es-tu contente ?

Lucinde
Plus qu’on ne peut s’imaginer.

Sganarelle
Voilà qui est bien, voilà qui est bien.

Clitandre
Au reste, je n’ai pas eu seulement la précaution d’amener un notaire, j’ai eu celle encore de faire venir des voix et des instruments pour célébrer la fête, et pour nous réjouir. Qu’on les fasse venir. Ce sont des gens que je mène avec moi, et dont je me sers tous les jours pour pacifier avec leur harmonie les troubles de l’esprit.

Scène 8

La Comédie, Le Ballet et La Musique, Clitandre, Sganarelle, Lucinde, Lisette.

La Comédie, Le Ballet et La Musique, tous trois ensemble.
Sans nous tous les hommes
Deviendraient mal sains :
Et c’est nous qui sommes
Leurs grands médecins.

La Comédie.
Veut-on qu’on rabatte
Par des moyens doux,
Les vapeurs de rate
Qui vous minent tous,
Qu’on laisse Hippocrate,
Et qu’on vienne à nous.

Tout trois, ensemble.
Sans nous…

Durant qu’ils chantent, et que les jeux, les ris, et les plaisirs dansent, Clitandre emmène Lucinde.

Sganarelle
Voilà une plaisante façon de guérir. Où est donc ma fille et le médecin ?

Lisette
Ils sont allés achever le reste du mariage.

Sganarelle
Comment, le mariage ?

Lisette
Ma foi, Monsieur, la bécasse est bridée, et vous avez cru faire un jeu, qui demeure une vérité.

Sganarelle. Les danseurs le retiennent et veulent le faire danser de force.
Comment, diable : laissez-moi aller : laissez-moi aller, vous dis-je. Encore. Peste des gens.